Auguste FORESTIER Art Brut
On juge une société à la façon dont elle traite ses fous
Lucien Bonnafé
Texte issu de plusieurs conférences ou d’ateliers dans la Drôme et à Lyon. Divers publics d’universités populaires , d’associations philosophiques ou d’étudiants.
Nous aurions pu donner comme titre : Et l’humanité, qu’est ce qu’on en fait?
L’exercice de la psychiatrie est toujours le reflet des conceptions politiques , économiques, philosophiques, religieuses, et même scientifiques des sociétés humaines, qu’elle progresse ou qu’elle régresse avec elle.
La psychiatrie est liée aux mouvements socio-politiques
le sort que chaque nation réserve à ses vieillards, à ses malades mentaux à ses handicapés, est toujours un fidèle reflet des principes politiques qui guident la conception de l’homme.
Essayons d’ouvrir ,dans cette réflexion partagée avec vous, un espace d’hospitalité à la folie…
Le thème de la folie parcourt la littérature, le cinéma, la peinture, etc… sans jamais la saisir , elle échappe à toute définition. la folie fascine autant qu’elle suscite un rejet. film américain »Joker « de Todd Philipps, qui parle de l’état d’une société malade et réalise un film quasi politique à travers le délire d’un marginal. en écho à « vol au dessus d’un nid de coucou, Nicholson »(réalisé après le printemps de Prague, 1975- par un tchèque, Milos Forman remonte en 62, se passe dans un hôpital psychiatrique, en lien avec l’oppression et l’autoritarisme communiste) San Clemente ( Depardon)
Qui est fou? Pourtant, depuis la nuit des temps, le fou c’est l’autre, l’ « alien », celui qui est aliéné , l’étranger à lui même, et à nous; Celui qui porte la folie, éloigne de nous cette même part obscure de notre être. Et en même temps il nous tend un miroir sur notre humanité ou l’état de notre société.
la folie pose la question de la normalité .C’est un fait social, Elle sera toujours présente parce qu’elle concerne le relationnel, la relation à l’autre et à soi.
S’il y a une discontinuité entre la folie et la normalité, elle n’est pas entre les fous et les non fous; Cette discontinuité, cette coupure est plutôt en chacun de nous. Et nous devrions reconnaître dans les figures de la folie, les pulsions refoulées qui peuplent nos inconscients. (Celles qui sont représentées par des monstres inhumains, les animaux dans les bestiaires des églises.)
Notre condition même d’être humain , nous expose à la folie. Notre prématurité constitutive à la naissance , nous suspend à l’amour de l’autre et à sa dépendance, et plus tard, plongés dans le bain du langage, nous n’aurons que les mots, et la parole pour tenir à distance plus ou moins bien, ce Réel du monde qui nous menace et nous dépasse. (Nous ne sommes pas des êtres naturels , les enfants sauvages)Cela se passe bien la plupart du temps, mais parfois, cela se passe moins bien: circonstances de la naissance, aléas de la petite enfance, vécus traumatiques , manipulations psychiques et systèmes familiaux pathogènes; Alors nous perdons nos appuis internes, ce Réel devient menaçant, il envahit notre espace psychique et nous entrons dans un délire, peuplé de visions , de perceptions, d’idées étrangères à nous mêmes. La folie qui s’empare de nous est paradoxalement une forme de survie psychique face à une angoisse majeure de morcellement du corps ou d’anéantissement. Celle dont nous parlent les personnes schizophrènes. C’est le drame d’un moment psychotique, quand nous n’avons pas su suturer, border, cette béance en nous, qui nous vient de l’incomplétude fondamentale de notre humanité.
Des situations irreprésentables et impensables peuvent effondrer notre bouclier psychique.Il y a eu en chacun, un jour, la peur de devenir fou.
Il y a le fou, et il y a la folie: Il faut nommer aussi la folie collective, ou celle des états ou des institutions. Comme Freud l’a montré après les massacres de la guerre de 14, il faut accepter l’idée d’un « Malaise dans la civilisation »,(1929) si on supprime la censure morale, l’expression des pulsions de mort est manifeste.
Lorsque la civilisation et l’effort de paix des sociétés échouent à freiner les forces de mort, nous voyons les mécanismes inconscients destructeurs prendre le dessus. L’humanité, aurait ainsi la capacité et même l’obscur désir de s’auto détruire…
L’histoire récente du XX ème siècle nous l’a montré; Les institutions, les gouvernements, ou les peuples peuvent donc sombrer dans une folie meurtrière.
Nous allons parlé, ici , d’un combat de David contre Goliath. Nous essayerons de repérer comment les pratiques de la folie, le soin des malades, les grandes avancées dans les hôpitaux, sont intimement liées à des mouvements de prise de conscience , de résistance aux forces réactionnaires et totalitaires, et à l’oppression. Dans la suite de révolutions, ou au décours de guerres et de mouvements d’extermination.
La liberté de penser , et d’inventer en face des courants de pensée hégémoniques , voir totalitaires.
1••Nous pourrons commencer notre réflexion par un état des lieux, aujourd’hui
2••puis nous repartirons dans le temps, avec cette lente et douloureuse évolution sur plusieurs siècles pour reconnaître l’humanité du fou et son droit à être soigné.
3••Nous nous appuierons sur ce formidable tournant d’après guerre où une psychiatrie vraiment militante et Humaniste est née, dans le même mouvement que l’essor de la psychanalyse.
4 ••enfin, peut être, ça et là , je ferai part de ce qui à mes yeux se révèle, comme un retournement et une prise de conscience chez les plus courageux et parfois les plus jeunes du monde soignant actuel. (David) LA TAUPE
Il faut donc, encore à notre époque, « monter sur le ring, » :
S’opposer aux tentatives de simplification des causes de la folie. Maintenir une pensée ouverte et surtout accepter la complexité du sujet humain et des causes de sa folie.
Pour cela , il y a eu et il y a encore, le collectif des 39, la nuit sécuritaire, les Etats généraux de la psychiatrie, et récemment l’anniversaire des 10 ans de l’Appel des Appels.
Ce qui m’autorise à parler:
A partir de la pratique , et 30 ans d’immersion dans les différents lieux de soin, entre urgence, psychiatrie adulte ou travail avec les enfants ou adolescents en santé mentale ou dans le médico social. J’ai pu voir et participer à l’évolution des systèmes de soin et des politiques, avec un formidable enthousiasme des années 70/80, puis un mouvement de régression qui semble aboutir à la catastrophe actuelle.
Il faut aborder ces questions non pas en surplomb, dans une sorte de méta discours, mais avec les mains dans le cambouis , celui de nos impasses et de nos doutes, en tant que psychiatres ou psychanalystes acceptant de pratiquer dans les lieux du social , et les hôpitaux , souvent dans la précarité.
C’est la meilleur façon de ne pas donner prise aux idéologies qu’elles soient issues de la science ou de la psychanalyse. Nous avons à maintenir constamment une tension entre ces deux champs.
Où en sommes nous?
❖ Les malades psychiatriques se retrouvent en nombre dans des lieux inappropriés ou simplement blottis dans les coins de rue, repérés par le SAMU social et parfois par les équipes de psychiatrie mobile; ou dans les lieux d’accueil caritatifs, ou les CHRS,(humanitaire) parmi les personnes SDF On les retrouve aussi en prison, ou la moitié des détenus sont des personnes qui auraient dû bénéficier de soins psychiatriques dans les hôpitaux. Mais les expertises se font rapidement dans les commissariats , sur un coin de table (Serge Portelli) en garde à vue, et de toute façon, il n’y a plus de lits à l’hôpital. les séjours sont écourtés dramatiquement. On obéit à la règle dite des 3 R: réhabilitation, réinsertion, réadaptation. au moyen de protocoles comportementaux, souvent.
❖Du côté de la pédopsychiatrie, là ou de grandes avancées ont été faites dans les 30 dernières années, on se perd maintenant dans des débats réducteurs autour de l’autisme, on met en rivalité la recherche scientifique et les théories psychodynamiques inspirées de la psychanalyse, en négligeant le problème de l’immense demande de prise en charge des familles et des enfants fragilisés , en risque de psychose ou d’état déficitaire , si on ne s’en préoccupe pas à temps. Listes d’attentes dans les CMP, manque de place dans les hôpitaux etc.Ces querelles attisées par les médias, font scandaleusement écran au véritable problème du soin du plus grand nombre des enfants et ado malades psychiquement ou ceux qu’on amalgame à tord avec les délinquants Mais de ceux la, la société s’en détourne .Il y a des modes en fonctions des publicités de la pharmacopée, ainsi la précocité, l’hyper activité, et la Ritaline. HPI, TDAH etc.
On est loin de l’accueil patient des enfants autistes par un Fernand Deligny . ou de l’école expérimentale de Bonneuil avec Maud Mannoni.(69)

Et dans les foyers de l’enfance, dans le médico social, l’ASE on retrouve ceux qui auraient pu bénéficier de soin par des équipes soignantes. Ils ne sont pas dans des lieux d’accueil de jour faute de place, ni dans des structures d’accueil alternatives qui donnent un peu de répit , pour pouvoir penser ce qui arrive en dehors de l’urgence. On aurait pu ainsi sauver nombre d’enfants d’une évolution déficitaire ou psychotique. il y a là un scandale ;
En parallèle l’attention est plutôt portée par les médias et les gouvernements sur les progrès neuro scientifiques. Qui captent une grande partie des moyens financiers et humains.Je mets en garde contre trop de naïveté et contre l’utilisation dévoyée des recherches en neuro science par les lobbies pharmaceutiques .
En tant que pédo psychiatre ayant exercé dans des banlieues difficiles, je redoute cet effet de tri et de grilles d’évaluation précoce à l’aide de tests de la personnalité des enfants en classe de CP. Ces tests systématiques sont préconisés par le nouveau » conseil scientifique de l’éducation nationale » . Ce conseil estdirigé par un neuro scientifique émérite et aussi comportementaliste, passionné par l’imagerie cérébrale .Cette passion pour un scientisme naïf sembleignorer les multiples facteurs psychologiques et affectifs impliqués dans l’apprentissage scolaire. Attention au risque de classification et de prédiction des destinées scolaires et sociales des enfants. Attention à ne pas revenir à des pratiques de sélection entre le bon grain et l’ivraie dès l’enfance. Ces pratiques sont de sinistre mémoire. La naïveté n’excuse rien.
De ces pratiques scientistes, centrées sur l’étude grossière des comportements et non sur une clinique rigoureuse et complexe héritée de plus d’un siècle de recherche en psychiatrie, nous viennent des préconisations outre atlantique encouragées par l’industrie pharmaceutique florissante.

Il n’y a plus de folie, ni d’hystérie, de phobie, de mélancolie, de paranoïa mais des troubles du comportements , en correspondance avec un traitement psychotrope fortement recommandé, pour ramener la paix sociale. ( DSM)
La question n’est ni la psychanalyse, ni le comportementalisme, ni les neurosciences, mais l’idéologie redoutable qui les porte, et lorsque l’idéologie s’associe aux industries et au profit…
S’agit -il de la chronique d’une mort annoncée de la psychiatrie avec la volonté d’en finir avec la complexité de la psyché , en gérant les lieux de soin comme on gère des entreprises rentables?
1❖L’orientation gestionnaire et sécuritaire qui impacte actuellement nos sociétés occidentales influencées par les modes outre Atlantique, a atteint assez violemment l’organisation des lieux d’accueil et de soin des malades mentaux.
••un langage rationnel techniciste est venu sournoisement nous atteindre dans nos métiers.
On pourrait évoquer les notes écrites par Victor Klemperer LTI: Notre langue colonisée par des expressions managériales ou pseudo scientifiques. Cette novlangue , faite de glissements sémantiques, finit par contraindre la pensée clinique .Elle en réduit la portée, prive l’expression verbale de ses nuances ou de ses doutes. Elle gagne en rapidité et aussi en imposture.Lorsqu’un langage tend vers une simplification totalitaire, il induit une perte de jugement. L’hôpital serait une entreprise et les patients seraient des clients (usagers).La folie devient « un trouble cérébral », plus de malaise dans la société, mais des » comportements » à rééduquer.
••Les nouvelles méthodes administratives, confondant médecine somatique et psychiatrie obligent à la standardisation des diagnostics et des soins. Les statistiques sont effectuées selon les critères influencés par l’industrie pharmaceutique et ses actionnaires. Nos semblables sont ainsi classés selon les critères de comportements et regroupés en catégories de troubles psychiques. (DSM importé des Etats unis,) ex. Soigner une mélancolie en 3 semaine? le DSM 5 est une psychiatrisation de société, on traque le symptôme en chacun de nous. Tout le monde est malade.
••La question complexe de l’évaluation: Comment évaluer ce qui fait le coeur de nos pratiques : Le temps pour la pensée , pour l’accompagnement d’un patient…La chaleur humaine et l’empathie ne sont pas comptabilisées dans les systèmes actuels d’évaluation.
Devons nous accepter , en obéissant à l’idéal des administrations ignorantes, de sauver l’établissement plutôt que les sujets qui devraient y être soignés?
Cela fabrique « Les incasables » , ceux qui ne rentrent pas dans ces critères diagnostics. Il y a là un danger d’exclusion. Ceux qui chutent des discours formatés.
••Avons nous remarqué que nous commencions à participer au mouvement sécuritaire des gouvernements , en signant de plus en plus de procédures d’hospitalisation sous contrainte?Nous sommes même tenus , parfois, de prédire la dangerosité future de tel malade schizophrène ou tel pervers sexuel supposé, déchargeant ainsi l’état et la justice de leur responsabilité première. Risque d’instrumentalisation de nos savoirs.
2❖Les conséquences sont lourdes :
○○Risque de démoralisation des équipes de soin, à l’hôpital ou dans les CMP. les listes d’attente , souvent pour des soins urgents, sont longues. Il faut parfois attendre 6 mois, pour un 1er RV.
Diminution du nombre de psychiatres, qui refusent de travailler dans de telles pressions avec des protocoles de soin.
○○Régression de nos systèmes de soin de la maladie mentale et destruction du tissu psychiatrique en haut lieu?
Nous n’avons pas réussi à maintenir ce niveau exceptionnel de l’accès au soins de qualité gratuit pour tous.
○○l’utilisation des psychotropes, dont la découverte en 50 (Largactil) a tellement soulagé l’angoisse des malades, est tombé dans une inflation inappropriée et dangereuse , encouragée par l’industrie pharmaceutique, au mépris d’une réflexion clinique ou sociologique. Utilisation excessive et dangereuse médicalement dans le soin aux adolescents.
❖❖Contre point
l’énormité et la violence de ces dispositifs suscite de plus en plus de réactions.
Se profile derrière ce tableau très noir, de plus en plus, le courage , la ténacité et l’intelligence des équipes soignantes, dans tous les secteurs, des hôpitaux aux foyers associatifs du médico social.
En contre point les équipes soignantes, ou médico sociales se mobilisent ,réagissent, les chercheurs en neuroscience et les psychanalystes inventifs commencent à travailler ensemble, à confronter les hypothèses cliniques.Tout cela annoncerait -il un profond bouleversement et une transformation féconde vers de nouvelles pratiques , une fois dépassé cet épisode de « glaciation » où toute forme d’imprévu, d’aléatoire, de rêverie et d’utopie est suspecte? devons nous espérer pour plus tard, un vrai renouvellement dans les pratiques et une prise en compte politique et non comptable de la vulnérabilité?
il y a le courage, le travail quotidien de beaucoup d’équipes de soignants, d’éducateurs, d’accompagnants, sans même que ce soit comptabilisé dans les statistiques, qui oeuvrent sans relâche à l’accueil respectueux de leurs patients. Avec chaque fois, le sentiment de ne pas y être encouragées par l’administration ou leur hiérarchie . Je suis amenée à rencontrer beaucoup de ces équipes, en collectif ou en individuel et chaque fois je suis frappée de constater que quoi qu’on y fasse, quelques soient les procédures, les contrôles imposées, les injonctions de rentabilité, il y a des lieux qui y échappent ,qui accueillent inlassablement la folie, qui poursuivent leur mission en humanité et continuent à accueillir la personne ou l’enfant en déroute avec un soucis profond d’humanité. Il leur en coûte, parfois en dépassant leur temps de travail, en trouvant par eux mêmes des temps de réflexion, en restant sujet responsable de leur pratique. Que ce soit chez les psychiatres, les accompagnants, les soignants, les enseignants spécialisés etc..Je constate qu’il y a en fin de compte une capacité d’empathie, d’accueil, d’intelligence, qui résiste à la pensée binaire imposée par les systèmes. Et c’est réjouissant. Mais ceux là sont souvent humbles et n’ont pas le temps d’affronter les médias.
Comme si , du fait même de cet effondrement, il se crée une réflexion, une transformation, une mutation qui pourrait finalement ouvrir sur d’autres pratiques.
Histoire de la Folie

La perception, l’interprétation de la folie au cours des siècles, est un long cheminement, dans lequel nous sommes encore. Et la psychiatrie reflète l’état des sociétés, aussi bien dans les avancées que dans les régressions .Il y a aujourd’hui , comme je l’ai dit ,un vaste mouvement de régression dans les pratiques, parallèlement à une avancée des recherches scientifiques, surtout en neuro science. Mais ce savoir nouveau se retourne en danger quand il n’est pas précédé ou accompagné par une avancée dans les pratiques et une réflexion profonde , collective, philosophique, anthropologique, éthique sur ce qui faut l’humanité , au-delà du cerveau , des hormones et de la génétique.
Dans l’antiquité,la folie était d’origine divine, avec un caractère sacré. Pythie, transes, communication avec les dieux
moyen âge et Renaissance, dans nos contrées, progressivement, le fou est référé à Satan, aux possessions diaboliques chez les femmes, ou lycanthropie hommes (Loup). traités de démonologie;Ce sont ces chasses aux sorcières qui ont condamné des milliers de femmes ( féminicide?)jusqu’à ce qu’elles soient réhabilités au XIX°, par Charcot avec la notion de pathologie psychique hystérique de ces femmes révoltées ou victimes.
Au XVII° , les anciennes léproseries sont transformées en hôpitaux généraux, et les fous, toujours considérés comme incurables, y sont enfermés avec les mendiants, les oisifs, les ivrognes, les impudiques, etc. et considérés comme des sous-hommes sans importance, pour l’aristocratie. (pas la notion de citoyens égaux en droits)
Au XVIII°tentatives d’explications fluides, d’organe, de magnétisme et d’attraction universelle, Newton
Il a donc fallu du temps pour se dégager du spirituel religieux ou de l’organicisme corporelle
1800 ; Début de la pédopsychiatrie.Jean Ittard récupère l’enfant sauvage de l’Aveyron et s’en occupe plusieurs années.Image fausse et idéalisée par le film de François Truffaut: Victor de l’Aveyron.1970 En fait les enfants sont relégués dans les asiles, dans des conditions ignominieuses, souvent attachés. Jusqu’après la seconde guerre mondiale.
ou placé dans des bagnes d’enfants (inéducables) parfois pour de petites larcins.
XIXeme , Freud proposera la prise en compte de l’Inconscient et des dynamiques transférentielles ; inconscient: le moi n’est pas le maitre en sa maison. Ce qui incontestablement a amené une humanisation de la folie, a amené la notion de symptôme, et la question du sujet, pris dans une histoire personnelle. Et donc, la reconnaissance d’une faille, d’une part de folie, en chacun de nous.Concept et pratiques qui à leur tour , sont actuellement promises au bûcher , ou au bannissement , retrait des ouvrages psychanalytiques des librairies, autodafé qu’on a déjà connu dans les heures sombres de l’histoire. La chasse aux sorcières est de retour.

L’ASILE et les médecins aliénistes.

1789, un psychiatre Philippe Pinel à la Salpétrière a affirmé un postulat révolutionnaire: « La folie est curable », les fous sont nos semblables, il faut organiser des lieux d’accueil hors de la société , (Esquirol aliéniste français différencie illusions et hallucinations , loi du 30 juin 1838)Très vite ces asiles sont devenus des lieux de relégation et d’oubli. Ils vivent en quasi autarcie, autour des notions de discipline et de communauté.
Qu’est ce qu’un asile? entre Enfermement et protection
Il y avait une expression dans la région Lyonnaise: Lorsqu’un individu étonnait ou inquiétait par son étrangeté : « Celui là, il faut l’envoyer à Bron ». De même cela devenait une menace pour les enfants, et moi même je m’imaginais ce lieu comme le plus étrange, une sorte de carnaval des fous localisable dans la ville, où on risquait d’être enfermé en cas de comportement anormal. Il s’agissait de l’hôpital du Vinatier , situé à la limite de Bron. Lieu de tous les fantasmes, entouré de murs, à l’époque.
J’y suis finalement allée moi même en tant qu’interne en psychiatrie, à une époque qui déjà basculait vers une possible ouverture, tout en restant pour certains services dans l’ancien fonctionnement, avec ses salles communes, ses déambulations ininterrompues de malades emportés par le délire d’une psychose hallucinatoire chronique, ses grands catatoniques , immobiles puis soudain agités et vociférants, ses mélancoliques en état de stupeurs et de sidération. Services de « chroniques », de malades très déficitaires, essentiellement tenus par des infirmiers , anciens sur les lieux, et qui vivaient finalement avec leurs malades. J’ai découvert là que je n’y étais pas si mal, les jours de garde, à partager avec eux de longs après midi , en salle , dans le jardin ou à la cafétéria. Chacun pouvait dépenser là un peu de son pécule, gagné par des tâches intra hospitalières. Buanderie, jardinage.
Epoque où beaucoup de psychiatres, habitaient encore les maisons de l’hôpital du Vinatier, employant parfois des malades pour garder leurs enfants… Les restes d’une ambiance coloniale et paternaliste. A la fois un enfermement mais aussi pour les services moins lourd, une liberté pour les malades d’aller et venir dans le parc, de rester suffisamment longtemps hospitalisés, pour reprendre ensuite la vie à l’extérieur, de sortir quelques jours puis de revenir sans franchir à nouveau les arcanes administratives.. Nous étions peu après 68

Découverte des psychotropes : Largactil en 1950. Cette innovation a d’abord soulagé et les malades, et les services et permis d’entamer des suivis psychothérapeutiques
Il était de bon ton, pour les internes ,d’avoir eu quelques moments de folie qui les avait emmenés en psychanalyse.
Ainsi les grands Asiles d’aliénés: San Clemente (Venise) Depardon ,photos puis film en noir et blanc en 78.
LA PSYCHIATRIE MILITANTE: Entre 1945 et 1960 puis années 70 à l’an 2000: Innovation, création, militantisme de la désaliénation.
❖❖ A partir de « L’extermination douce « : Guerre de 40 au Vinatier, thèse de Max Lafont. 2000 malades morts de faim.
Camille Claudel , l’implorante

Vichy: Y a-t- eu une volonté du gouvernement d’alors ou détournement des rations des malades mentaux et des produits ( ceux de la Ferme du Vinatier)
Y a -t-il eu falsification des certificats de décès des morts de faim en tuberculose et cachexie. On pense aux théories eugénistes d’Alexis Carrel à Lyon
Allemagne, extermination des incurables et volonté de purification de la race, ou stérilisation des malades depuis les années 30 ; Livre d’Alice Von Platen: L’extermination des malades mentaux dans l’Allemagne nazie. 70000 malades mentaux stérilisés puis exterminés . théories eugénistes : Toutes les vies humaines ne valent pas la peine d’être vécues. (Agamben) Livre publié en 1948, oublié, et republié en 1993 .
ainsi en France c’est dans ce contexte que sont morts Camille Claudel, Fusco, la mère de C. Juliet (lambeau), Séraphine de Senlis …
❖❖Prise de conscience grâce à St Alban ,dirigé par Pierre Balvey en 36, puis par Lucien Bonnafé en 42; Psychiatre désaliéniste, , anti fasciste syndicaliste.asile de600= 300 malades, dans une vielle bâtisse et une ferme, ancien Château acheté par l’ordre St Jean de Dieu; se trouve sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle , en Margeride. malades « en cage » sur des lits de paille, qu’on allait chercher chez eux, dans les fermes, pour les enfermer. (loi de 1838 sur les aliénés).« regard sur la folie » : Court métrage Mario Ruspoli et le cinéma direct. en 61
les malades de Rouffach dispersés et morts de faim, sauf ceux déplacés là. et ceux de Ville Evrard.
Travail des champs, ou dans les fermes environnantes , amélioration de leurs comportement, sortie de l’enfermement. Raconté par Didier Daeninckx : « Caché dans la maison des fous. »
Une histoire qui a bouleversé la psychiatrie française:
Dans le même temps, accueil de François Tosquelles, jeune catalan, sortant du camp de Septfonds dans le Tarn et Garonne , réfugié politique après la victoire de Franco en Espagne . Existence marquée par la lutte contre la dictature et les guerres civiles fratricides. Il a soigné déjà, sur le front de la guerre d’Espagne ;
Tosquelles: En réponse à la pulsion de mort développée par Freud à l’orée de la guerre, il va développer les modalités collectives et institutionnelles de l’être ensemble. Il défend l’idée qu’il n’est pas possible de traiter l’aliénation mentale sans traiter en même temps l’aliénation sociale.

Dans cet Asile métamorphosé en lieu d’accueil de la résistance: Tristan Tzara ( Dadaïste), George Canguilhem ( le normal et le pathologique, résistant), Paul Éluard qui a fait connaitre les oeuvres des patients(le sculpteur Auguste Forestier)à Jean Dubuffet, Art Brut. et le jeune psychiatre Lucien Bonnafé psychiatre désaliéniste et communiste et pourtant signataire du manifeste: la psychanalyse, idéologie réactionnaire) mais il dénonce l’usage répressif de la psychiatrie en union soviétique. Groupe du Gevaudan.
Développement de la Psychothérapie institutionnelle, disparition des murs, soins apportés à l’institution, création de clubs de malades, reconnaissance des capacités soignantes des infirmiers. construction d’une vie communautaire et d’une ambiance par sa ruralité, son isolement géographique, il y avait l’absence de formation des infirmiers ou des religieux; Donc formation en réunions des infirmiers et des éducateurs, égalité de parole, rester parmi les patients. Lutte contre les idéologies, les pouvoirs, les savoirs, les croyances, pour faire un peu de vide, et respecter les zones plus floues. Sans ce travail d’évidement, l »institution est malade. il faut défaire les bastions, les obstructions, et autres confusions institutionnelles. Il faut rester dans l’ouvert, l’insolite, l’imprévu, le contraire de ces tentatives actuelles de colmater toute incertitude , toute zone floue , au nom d’une pseudo Science.
▶︎▶︎Pratique thérapeutique, ▶︎▶︎recherche théorique, ▶︎▶︎formation du personnel ▶︎▶︎ action politique.
nourris par la pensée de Freud, Marx, Lacan, issus de la résistance, inspirés par le surréalisme,
épicentre d’un bouillonnement institutionnel.
❖❖Clinique de La borde Dans l’ombre portée de François Tosquelles:fondée en 1943 par Jean OURY avec Felix Guattari (Anti -oedipe avec Deleuze;)à Cour-Cheverny ,loir- et- Cher ; Ils y ont passé leur vie.emblématique de la psychothérapie institutionnelle. fabrique d’un lieu où c’est la relation elle même , qui est soignante. infusée par la psychanalyse.Nicolas Philibert : La moindre des choses. travail de désaliénation permanent. A quelle heure passe le train. conversation sur la folie, jean Oury et Marie Depussé..(2003) Dieu gît dans les détails. 2014 chronique des jours ordinaires.

Thérapeutes concernés jusque dans leurs vies .capables de prendre des risques.
❖❖ Frantz Fanon: Condamne le colonialisme français; mal compris par Sartre, rapport entre folie et oppression coloniale . »Peau noire et masque blanc ». « les damnés de la terre.(1961) » venu à St ALBAN après avoir quitté la faculté trop cartésienne de LYON.

❖❖Ecole de Palo alto, Gregory Bateson (1952) en Californie ; ( Cybernétique)convergence avec le mouvement d’anti psychiatrie, Laing et David Cooper. phénomènes de pouvoir dans le langage familiale ou des gouvernements . Double contrainte et langage paradoxal à l’origine de la schizophrénie.

Lluis Vasquez, échappe de la dictature de Pinochet au Chili, puis de celle de l’Argentine, venu en France en 1978, après l’assassinat de ses amis et collègues, apporte des stratégies issus de la lutte contre la dictature. Psychiatrie ou psychologie politique.décryptage des systèmes de manipulation , des injonctions paradoxales des politiques ; et même repérage précis des systèmes de torture psychique, de lavage de cerveau, sous la dictature et les interrogatoires.
actuellement dévoyé en thérapies grèves et en recettes envers des familles fragilisées.
❖❖ Erreur?? Franco Basaglia : Mouvement de désinstitutionnalisation à Gorizia, puis à Trieste avec l’idée de réintégrer les patients en santé mentale dans la société. mouvement profondément anti fasciste.dans les années 70, 80 et 90.
On rendit leurs droits humains aux malades et les asiles s’ouvrirent. L’expérience à Trieste mobilisa des milliers de gens, des volontaires, ds universitaires de l’étranger, les étudiants activistes , les psychiatres et experts médicaux. slogans: « la liberté est thérapeutique, la vérité est révolutionnaire . Utopie concrète. Symbole d’une révolution sociale, culturelle, et médicale. Il fallait construire une alternative à l’hôpital psychiatrique. Il n’y a plus d’asiles en Italie. (loi 180)

Mouvement accompagné par les intellectuels, cinéastes, journalistes, photographes, et artistes.
Mais cette psychiatrie là a senti le souffre pendant longtemps et cela recommence.
en effet il y a eu beaucoup de dérives et de « maladies infantiles » de ces innovations.
❖❖La politique de psychiatrie de secteur. a permis de developper les prises en charge « hors les murs »
Création du secteur de pédo psychiatrie ensuite ITTAC Hochmann Villeurbanne pour les enfants autistes
secteur né des mouvements d’idées et de pratiques, dans la fraternité de luttes contre le nazisme Hitlérien, et contre les dictatures , fécondés par la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle, ainsi que par des formations, des regroupements professionnels de toutes disciplines et des psychiatres novateurs. (Lucien Bonnafé, Jean Oury, Roger Gentis )
la psychiatrie de secteur est en accord avec notre vielle devise:
–Liberté des malades mentaux et des équipes thérapeutiques, inventions des modalités de soin.
–Egalité dans l’accès au soins de qualité pour chacun quelque soit son niveau économique et sa localisation géographique: exemple des terres froides .
–Fraternité, en luttant contre l’exclusion des malades
Psychiatrie de proximité et des équipements hospitaliers, des structures également réparties sur le territoire.
Soin hors les murs.
On se rapproche des patients .
Ex: l’expérience de psychiatrie communautaire : Santé et Communauté (Dr Sassolas )association pionnière de la psychiatrie de secteur à Villeurbanne (69)

Expérience des appartement thérapeutiques , des centres de jour dans les quartiers. Mais ils échappent au contrôle. deviennent des entités autonomes.
❖❖ Mais résistances: La résistance aux changements; (Quadrillage de la population, fliquiatrie!!)
● Une partie des psychiatres restent installés dans la chronicité
Et les malades mentaux, dans leur routine asilaire
●aggravation de l’emprise de la bureaucratie des directions et les énormes difficultés de gestion et de contrôle des Hôpitaux spécialisés.
●Le frein de certains politiques
●La non participation des universitaires de la psychiatrie à la conception du secteur.
❖❖Menaces réelles:
●●Economiques qui favorisent le soin de la crise aiguë et non le traitement au long cours.
Raréfaction du personnel: Psychiatres et infirmiers
●●menaces idéologiques: importation massive de modèles nord américains simplistes et inadéquats à prétention scientifique: psychiatrie technocratique, classificatoire, oligophrénique, orienté par le lobby de l’industrie pharmaceutique
●●Menaces politiques : de voir arriver au pouvoir des idéologies qui pour des raisons économiques supposées, peuvent rayer tous les programmes sanitaires et sociaux.
Surtout, les anciens psychiatres ont pris le risque de l’échec ou de la mauvaise réputation, en s’attaquant aux systèmes en place, parce qu’ils étaient adossés aux mouvements de lutte contre le nazisme.
Actuellement : Mort de la psychiatrie? Qu’est ce qui va emmerger de ce nouvel enfermement, de cette forme de totalitarisme. On regrette Tosquelles, Bonnafé, Fanon, Vasquez, Oury et d’autres.qu’auraient ils fait? le contexte social valorise le consensus, disqualifie le conflit, et le principe de précaution couplé au principe d’économies sont devenus une règle de vie. Le contexte sécuritaire et la peur dominent la pensée et les malades mentaux en sont les bouc émissaires.
Il n’y a plus de place pour le risque, ni pour un brin de folie, côté soignant.
Où est l’esprit critique, le non conformisme et l’action?
Les psychiatres devraient dénoncer comme erreur intellectuelle et contre sens thérapeutique cette réduction actuelle des techniques de soin psychiatriques aux techniques et protocoles valides en médecine; en valorisant ce qui est objectivant.
La pratique réelle du soin psychiatrique échappe absolument à ce qui est quantifiable, mesurable, objectif. La notion de résultat est complexe. Nous cherchons plus à accompagner qu’à soigner.Un hôpital psychiatrique avec son activité de secteur ne sera jamais rentable, ne sera jamais une entreprise comme une autre, et les psychiatres ne seront jamais des médecins comme les autres, ou alors ce ne sont plus des psychiatres.
Mais dans le monde entier on a regardé la psychiatrie française
Image de La Taupe , qui fait des galeries et ressort où on ne l’attend pas. Tosquelles à Saint Alban: » J’ai l’espoir que quelques jeunes psychiatres vont s’y reconnaitre. En plus, j’ai la sécurité absolue que la moisson va se lever quelque part.«


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